Préambule
La démocratie est l’outil idéal de la gestion des conflits quelques soient les passions inhérentes à la vie collective. 50%+1personne des votants inscrits est la règle valable pour tous. Ainsi, la raison du nombre l’emporte sur les passions, tel est le premier postulat. C’est le fait majoritaire.
Le second postulat : considérer autrui à égalité dans la construction des propositions politiques. C’est le fait symbolique. Depuis la déclaration de 1789, nous sommes des sujets de droits.
Le troisième postulat : la participation à des assemblées ou communautés repose sur la responsabilité individuelle. C’est le fait éthique de la rencontre des citoyennes et citoyens dans un espace commun qu’il soit politique, économique ou social.
Le contexte psycho sociopolitique national et au-delà nous incite à douter de ces postulats, à remettre en cause l’efficience de la démocratie comme outil pour changer ce qui devrait l’être ou à l’instrumentaliser pour que rien ne change, voire annuler des décennies de vie démocratique. En somme, il est difficile de se repérer, de s’orienter, de rester enthousiaste dans les engagements ou simplement de croire à la promesse des révolutionnaires inspirés par les Lumières que demain sera meilleur. Des lumières s’éteignent ou baissent en intensité pour laisser les idées les plus obscures se propager à nouveau.
Dès lors, que faire ? Que Penser ?
Introduction à sa problématique universelle
Nous vous proposons une boussole, une sorte de rose des vents pour favoriser un discernement des diverses orientations qu’a pris, prend ou prendrait la vie démocratique. (carte en annexe)
La démocratie renvoie à une problématique que l’immense majorité des humains ont en partage quel que soit les dimensions contingentes ou les applications particulières dans un Etat-Nation, une culture locale, nationale ou pour une culture transnationale comme celle de l’Europe même si celle-ci apparaît à beaucoup comme fantomatique faute sans doute d’un corps politique issu d’élections diverses.
Cette problématique est celle de nos rapports à la gouvernance qui s’exercent selon le traitement que nous accordons aux temps et aux espaces. Cette tension est universelle et centrale à toutes les démocraties. Partons de l’hypothèse que 8 à 366 personnes vont de 8 jours à 366 jours vouloir se regrouper pour des motifs communs et variés. Ils généreront alors une gouvernance des concertations ou dialogues, des coopérations de production limitées dans le temps et dans un espace territorialisé. Depuis l’avènement de l’informatique de réseaux, notre nomadisme est devenu virtuel et semble vouloir s’imposer dans la vie démocratique. Au-delà de ce petit nombre, des communautés se constituent sans définir un temps de vie commune mais dans un espace délimité. C’est la préformation des Etats-Nations ou « communautés de destin ». Si l’humain est politique, il l’est par la vie économique des organisations qui travaillent à leurs expansions sur un territoire donné. L’économie de subsistance aura précédé le politique qui lui établira des règles de partage pour éviter de se dévorer mutuellement. L’interdépendance de l’une à l’autre va donner des médiations pour tenir l’ensemble des édifices sociaux. Le droit complétera et formalisera les rapports entre économie et politique pour les réguler à défaut de s’immuniser contre les dérives des pouvoirs.
L’espace collectif se construit ainsi sur cette différenciation pour échanger des biens, des services sans oublier les idées et les représentations par une évolution constante de divers types de technique pour résoudre des problèmes. Les corps, les relations humaines et les interconnexions mentales ou cognitives forment aujourd’hui un tout indissociable et contribuent à édifier une société de la connaissance. (Référence 2) Les disciplines qui étayent la science politique qui elle a pour objet l’organisation des gouvernances avec leurs pouvoirs et contre-pouvoirs, sont la géographie, l’histoire des idées, des pratiques socioéconomiques expliquées par l’anthropologie et par la démographie.
Les représentations émergentes de cette tension évoluent selon l’opposition du collectif à l’individuel. Avec la logique du « bons sens » que le tout a et précède les parties, le collectif a la faveur de l’histoire. Toutefois, par l’évolution des sociétés libérales, une direction plus individuelle s’est affirmée sans anéantir pour autant le collectif dans la représentation de la vie démocratique réelle. Les cultures du « vivre ensemble ou de l’être collectif favorisent cette direction alors qu’à l’opposé, la vie démocratique favorisera le caractère individuel pour devenir des sujets autonomes puisque telle est la promesse à accomplir. L’être collectif ou la recherche pour se tenir ensemble se fera par la volonté d’établir des communs comme base des communautés selon les modalités d’une activité continue dans la vie démocratique au contraire des individus qui veulent d’éloigner de toute appartenance à des collectifs par souci d’indépendance ou plus humblement d’autonomie.
La seconde opposition est plus subjective puisqu’il s’agit de se gouverner ou d’être gouverné, d’être responsable ou d’être dessaisi de sa responsabilité, de se contrôler ou d’être contrôlé ou enfin d’être un sujet autonome en opposition à un sujet soumis par la force et à la force. Cette tension se traduira en droits qui s’oppose à la force, celle-ci refusant ou limitant les droits individuels.
1 :Historique
Sans me livrer à une approche évolutive des démocraties, nous pouvons par l’histoire obtenir un tracé de la démocratie depuis sa naissance à aujourd’hui. Je vous livre simplement quelques rappels enseignés à l’école. Je reprendrai ensuite les diverses oppositions pour discerner les divers types de démocraties.
La démocratie directe apparue au Ve siècle av. J.-C. à Athènes avait pour principe que certains citoyens étaient libres parce que adultes, nés de parents athéniens. Ils participaient directement aux décisions politiques sans représentants. Ils s’assemblaient pour voter des lois, certains tirés au sort préparaient les décisions et d’autres rendaient la justice. Les femmes, les esclaves et les étrangers étaient exclus de la citoyenneté.
Puis vint la démocratie républicaine sous la Rome antique qui proposait une forme mixte de gouvernement. Le peuple se résumait aux plébéiens et patriciens qui élisaient certains représentants. Le pouvoir était concentré entre les mains d’une élite. Les Comices ou assemblées de citoyens votaient des lois et élisaient des magistrats. Le Sénat était une institution aristocratique qui avait une grande influence. Le pouvoir inégalitaire était en faveur des classes supérieures et sous la domination des magistratures qu’incarnaient les patriciens.
Il s’en est suivi les démocraties médiévales avec des pratiques prémodernes dans certaines régions européennes. En Italie émergea, du XIIe au XVe siècle, des systèmes autonomes à échelle d’une commune où les habitants géraient localement les affaires. En Suisse, au XIIIe siècle, au sein d’assemblées locales, les citoyens votaient à main levée. Enfin, en France, les rois ou seigneurs accordaient par la Charte des Privilèges ou Franchise, des garanties pour une certaine autonomie des villes et des associations. Mais ces vies sociales étaient souvent restreintes à la participation d’une minorité d’hommes libres.
Nous arrivons à l’époque moderne qui vit la démocratie représentative émerger, inspirée par les idées des Lumières développées à partir du XVIIe siècle. Comme pour l’époque médiévale, des pays ont été des précurseurs. L’Angleterre avec la Glorieuse Révolution de 1688 voit la monarchie parlementaire renforcer le rôle de représentants élus. Les États-Unis après leur indépendance de 1776 mettent en place une constitution démocratique en 1787 avec des élections. Et, en France, la Révolution française de 1789 promeut les principes démocratiques et les droits de l’homme. Le principe commun à ces trois pays aura été que des citoyens éliront des représentants pour décider en leur nom en posant la régularité du vote, la séparation des pouvoirs et l’état de droit.
Enfin, les démocraties contemporaines ont vu au XIXe et XXe siècles l’élargissement progressif du suffrage et des droits civiques. Le suffrage universel au XIXe siècle pour les hommes, puis étendu aux femmes au XXe siècle et le parlementarisme pour former des gouvernements sur la base de représentants élus dans des assemblées sont les principales avancées. Dans certains pays, l’implication des citoyens dans les décisions, à travers référendums, consultations publiques ou plateformes numériques se développe comme en Suisse ou dans des pays qui ont intégré d’autres droits dans des secteurs économiques et sociaux. Aujourd’hui, les démocraties, quel que soit leur âge de développement, cherchent à relever des défis du fait de l’usage des outils numériques pour la participation citoyenne (e-démocratie), de la mondialisation des échanges socioéconomiques. Elles sont sous l’influence des institutions internationales et surtout d’acteurs supranationaux qui défient la démocratie avec leurs outils de désinformation, de manipulation et de rejet des institutions internationales, sans doute par le manque d’intégration suffisante à la vie démocratique.
La démocratie est donc le socle des systèmes politiques en évolution comme le montre ce bref tracé. Mais, elle est de l’ordre des moyens mis à disposition des personnes et des groupes qui veulent bien s’en saisir librement et non une fin en soi. La question des finalités devra être abordée pour éviter toute idéalisation de ce système. Je développerai ce point plus tard.
2 :Ses sens et ses formes
Des rapports de tensions énoncées précédemment, voire les contradictions qui nous traversent, nous pouvons entrevoir les formes de vie démocratique que nous évoquerons maintenant.
21 :La démocratie représentative a pris place sous tous les continents. Elle se caractérise par la conciliation de deux tendances, celle exercée par l’individualisation, la recherche de l’autonomie en privilégiant le privé pour s’épanouir mais, en gardant le pouvoir de changer les élus selon un agenda. L’attitude d’être responsable, de se gouverner en déléguant son pouvoir par la voie du vote, « il fait son devoir de votant » complète le désir et la volonté de conciliation entre soi et les autres dont nous ne voulons pas dépendre. Le citoyen vit le temps d’une élection brièvement et donne du temps plus long aux élus quel que soit l’étendue du territoire. Cette grande différence de temps entre les deux temps est le pilier de cette forme démocratique. A grande échelle territoriale, des institutions permanentes résolvent des problèmes souvent éloignés des préoccupations des citoyens. La votation reste strictement interne à ces institutions dont le caractère bureaucratique est souvent vilipendé. L’exemple le plus clair est celui des décisions au sein des institutions européennes.
Les mandataires ou les élus ont eux aussi par le droit, des droits et des devoirs pour exercer leur mission, leur mandat, leur ministère. Les élections se font sur la base de programmes généraux, de diagnostics non centrés sur une situation précise et partagée. Ce sont les organisations politiques et syndicales qui servent de médiation pour hiérarchiser les priorités. La participation des citoyens à la vie publique existe bel et bien mais elle est limitée à un petit nombre de personnes comme l’atteste les adhésions aux partis politiques et aux syndicats. Le principe de cette vie politique est celui de la discontinuité dans le processus de votation pour l’immense majorité des personnes qui gardent le silence ou presque, selon les besoins ou les intérêts personnels en jeu. Cette vie démocratique de tendance individualiste privilégie la sphère privée pour trouver le bonheur et on participe modérément pour laisser les biens et services être gérés par d’autres que soi. Ainsi, nous avons les élus que nous méritons selon l’intensité des engagements de chacun. Bien sûr, l’indignation, les résistances, les luttes revendicatives sont admises dans la sphère publique mais les portées sont limitées entre deux élections. On conteste la légalité, voir la légitimité lorsque nous sommes dans l’opposition ou la minorité au parlement. Les opposants élus ont des droits dans l’exercice de leur pouvoir mais sans être toutefois un contrepouvoir efficace contrairement aux organisations politiques ou non qui peuvent influencer à terme la future majorité parlementaire. Une fois élu, il n’est plus le représentant d’un parti mais du peuple. Cette différenciation est souvent source de confusion lorsqu’il s’agit de décider. Le temps des élus passe de court à moyen terme par leur mandat. L’économie socio libérale ou de marchés sera au cœur de son soutien.
22 : La démocratie élitaire et discriminatoire
En opposition à cette voie représentative, cette vie démocratique voudrait concilier le collectif à la responsabilité soumise à la force. Nous pouvons la nommer démocratie élitaire fondée uniquement sur les diplômes ou censitaire fondée sur le niveau élevé des impôts, sur l’expertise techno-scientifique du sachant ou sur des critères particuliers comme un sexe « fort », un parti unique, en somme une démocratie discriminatoire pour des rapports de force entre sachants et non sachants. Cette voie possible de la vie démocratique peut être aussi vécue dans la démocratie représentative. En effet celle-ci interpelle les techno-scientifiques à des fins de consultations uniquement. Les concertations, les participations des citoyens seraient admises pour travailler à des communs mais le pouvoir de décision reviendrait aux seuls sachants. Contrairement à ces derniers, les savants refusent le pouvoir institutionnel ou restent à distance pour préserver leur indépendance dans la conduite de leurs recherches qui se caractérisent par le temps long et un espace qui va de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Eux ne proposent pas une hiérarchie des intelligences ou supposées telles mais la tension existe bien sur fond de rivalités souterraines liées souvent à l’attribution des budgets et à la surdétermination des égos. Toutefois, les savants ont une certaine influence sur les pouvoirs. L’économie administrée ou étatique sera celle privilégiée par le corps des sachants.
23 : La démocratie régressive
Proche de cette démocratie discriminatoire qui refuse en définitive la diversité au nom d’une puissance qui veut s’exercer du haut vers le bas. La soumission à un ordre déresponsabilisant s’exerce par une aptitude oratoire individuelle, un leader accompagné et aidé par des forces groupusculaires sur la totalité de la population. Le leader arrive plus ou moins masqué pour se présenter aux électeurs. La démocratie deviendra une «démoncratie» ou une autocratie pour prendre le terme en usage dans la science politique ou encore une ploutocratie. La subtilité du leader est d’initier des manipulations, des propagandes, des rhétoriques de conditionnement. Sa volonté est de confondre être une autorité et être autoritaire donc le pouvoir de,en opposition avec le pouvoir sur. En somme, cette vie « démocratique » commence par une idéologie de l’ordre parce qu’il y aurait du désordre dû à des populations désignées pour des troubles, des complots dont elles seraient à l’origine. Si le temps pour arriver au pouvoir peut être long, il sera journalier après l’accession au pouvoir de l’Un, de l’unique en s’appuyant sur des oligarchies économiques, financières, une administration policière et/ou militaire qui auront des bénéfices en retour de leurs soumissions. Des exemples historiques et contemporains sont assez nombreux mais je vous laisse à votre sagacité. Cette voie de notre rapport à la gouvernance montre que la démocratie représentative faute de mieux, peut être instrumentalisée à des fins contraires aux libertés, à l’égalité et à la fraternité universelle pour prendre ce cadre de valeurs symboliques. Elle démontre à contrario que nous devons éviter d’idéaliser la démocratie faute de discernement sur elle. La démocratie telle qu’évoquée peut-être une« démocratie » régressive parce que fondée sur une logique des boucs émissaires pour durer. La démocratie n’est donc pas une assurance pour tous ! L’économie d’apparence libérale est au cœur d’une économie au service d’une classe de privilégiés.
24 : La démocratie différenciée
En opposition avec cette dernière et par le bref historique de la démocratie, nous montrons qu’une évolution est possible vers la démocratie différenciée. Elle allie la responsabilité individuelle des chercheurs de toute nature avec le collectif au travers de médiations pour gérer des communs et vivre au sein de communautés déterminées par un souci du sens commun comme continuum. Les outils des concertations permanentes, des assemblées citoyennes pour délibérer, des instances citoyennes de contrôle des élus sous mandats impératifs, des comités pour établir et partager des diagnostics centrés sur un secteur donné ou une interrogation commune sont des outils ou des instances. Nous pourrons espérer leur transparence sans pour autant demander celle des personnes. La coordination et les pilotages des planifications d’usage différencié sauf à quelques rares exceptions déjà là comme l’armée, les tribunaux…sont indispensables La différenciation se construit sur la dimension publique territoriale, sur la nature du travail des producteurs tournés vers la satisfaction des besoins fondamentaux. La difficulté de promouvoir les intelligences collectives en termes d’efficience est de piloter, d’intégrer les divers processus suite aux diverses délibérations (référence 3). Nous pouvons espérer que des algorithmes seront une aide pour des problèmes jamais résolus ou à la marge. L’humain restant toujours le bras du fonctionnement dans une démocratie différenciée ! Le couper serait sans doute entrer dans une post modernité en transhumance vers une rupture anthropologique qui toucherait le corps, les relations humaines ou non humaines et les cerveaux devenus artificialisés puisque l’esprit aurait définitivement sombré dans un matérialisme alors victorieux. Fin de l’Histoire et surtout de notre évocation du meilleur et du pire !!! L’économie est planifiée pour tenir compte des géographies, des histoires et de la densité de la population concernée par les politiques publiques.
241 : Des conditions
Pour développer cette démocratie à partir de la démocratie représentative déjà là ,par des votations sous contrôle, des programmes généraux élaborés par des opinions par nature toutes relatives et des représentants devenus, au fil de l’évolution de la démocratie, des professionnels, il nous faut répondre à une question relative à la responsabilité individuelle en politique que je formulerai aujourd’hui ainsi : quelles seraient les conditions d’engagement pour mettre en œuvre une démocratie différenciée ou d’âge mature?
Cette vie démocratique serait d’abord une fabrique de pratiques centrées sur les processus de concertations au sein de communautés qui s’assignent un but commun. Un parti politique qui aspirerait à prendre le pouvoir ou à être un contre-pouvoir, une opposition sans aspirer réellement à le prendre, pourrait en tant que communauté, être partie prenante à une certaine échelle territoriale. Cette fabrique entretiendrait le corps sociopolitique sans privilégier un organe central ou un cerveau unique. Elle favoriserait les coordinations des organisations qui voudraient s’allier par un processus à résoudre des problèmes aux diverses échelles de l’espace-temps.
Nous croyons que sans coordination, sans planification des pratiques sociotechniques, la complexité du réel démocratique nous donnerait sans doute le vertige. Les pratiques et les connaissances se développent en donnant un horizon à notre océan d’ignorances. Qui désignerons – nous pour piloter sur ces océans ?
Dans le monde globalisé actuel, il est difficile de lutter, résister contre un système de production de quantités qui a pour but de limiter les coûts pour maintenir ou accroitre tous les revenus dont les inégalités demeurent et dépassent l’entendement. Il est nécessaire non seulement de penser les transitions mais de les réaliser en conscience parce que la puissance de notre système est d’occuper chaque situation. S’il y a bien une concentration estimée à 2500 entreprises privées, elles ne sont pas dans une position centrale à partir de laquelle les puissants seraient regroupés pour diriger le monde et l’humanité. Vouloir lui substituer une seule instance qui dirigerait le monde au seul motif d’une intelligence supérieure relève de l’illusion mimétique (4). En somme, notre système est bien immanent et nous le reproduisons tous à notre échelle individuelle, non par soumission volontaire mais par une impuissance relative à générer ou à réformer des institutions sociales qui pourtant, à y regarder de plus près, sont déjà un peu là.
C’est le cas de la sécurité sociale (5) qui est un commun que les puissants ne cessent de combattre. Mais les liens qui nous unissent à elle, nous fournissent les supports d’une résistance. L’action est commune, elle se partage. En d’autres termes, les corps agissent par contacts, rapports de proximité, par relations désirantes de demeurer ensemble pour une pratique. Ainsi, la figure contemporaine du bonheur individuel est sans doute vaine car on ne s’oublie jamais dans cette figure du bonheur. Je crois qu’aujourd’hui comme hier, l’engagement reposera par la présence des corps et une mise à distance des écrans énergivores. Ne serions-nous pas dans nos usages à un stade infantile de la communication numérisée parce que sans détachement avec nos objets électronisés ?
Rappelons-nous que nos liens sont ontologiques, formés par une évolution lente de notre capacité à nous unir afin de trouver des solutions à des problèmes de subsistance pour certains ou d’excès pour d’autres dans les pays développés actuels. Aujourd’hui comme hier, les engagements passent par la création visible et aussi souterraine. La défense de ces liens d’entre-aide demeure. Amour de l’un et de l’autre, éthique de la rencontre sans savoir à priori où elle nous conduira sont déjà des chemins de la connaissance. Je suis appelé à faire sens avec autrui tel est le défi posé à chacun dans son discernement ou sa vie intérieure. Cette approche que je qualifierai « d’intimiste » est une condition fondamentale pour développer cette démocratie différenciée fondée sur la reconnaissance de la nature polysémique des humains.
Bien sûr, pour certains, le sens n’existe pas mais qu’est ce qui nous empêche de le créer ? C’est peut-être cela faire autorité ou être l’auteur de son existence. Les récits mythologiques ouvrent à ce questionnement. Ils sont intemporels. Le conflit tragique Antigone et Créon nous aide à penser la conflictualité de la politique par exemple. L’émergence de la raison s’appuie sur ces histoires qui donnaient déjà à penser. Nous avons pensé l’Universel depuis la naissance de la pensée rationnelle vers 580 AEC ou 580 av JC et aujourd’hui, nous avons à le revisiter. Pour beaucoup, l’époque se veut au ré-enracinement en conservant le présent tel qu’il est ou en retournant vers un passé radieux fantasmé. Ces deux versants s’expriment souvent par les phobies identitaires du localisme, du religieux et de l’anti religieux.
Cette démocratie différenciée, après cette brève évocation, ne serait pas une abstraction, sans corps, sans libertés réelles, sans penser les impératifs économiques, écologiques et de justice sociale. Ce qui est certain, se contenter de dénoncer ou s’indigner, ce n’est pas créé des communs alors que le temps est venu de créer par la pensée, de poursuivre des analyses, de se démarquer, d’interpréter nos actions par un questionnement permanent et de s’organiser en conciliant le collectif et le citoyen désireux d’autonomie. L’urgence est sans doute de travailler sur des aspects concrets, réels des situations qui peuvent être aussi éphémères. Mais le politique est une pratique fragile, limitée. Laquelle, si elle est multiple, foisonnante sur les chemins, elle ouvre alors nos engagements à renouer avec un devenir ; même si on est quelque fois minoritaire dans le fait majoritaire qui caractérise la démocratie représentative et qui demeurera dans la vie d’une démocratie différenciée !
Essayons alors par les concertations à devenir majoritaire même si c’est éphémère parce que nous ne serons jamais d’accord sur tout à chaque instant. La minorité fait sens pour tout le monde nous disait Gilles Deleuze parce que la conscience et la volonté qui peut en découler ne sont que des confirmations de la lente évolution qui se fait en grande partie à notre insu. Dit autrement, nos engagements ne peuvent pas prévoir les effets de nos actions. Ainsi, notre impuissance relative, notre puissance limitée, notre solidarité, notre savoir, notre culture et les modes d’action collectif se développent sans aucune garantie du résultat qui peut nous donner le sentiment de l’impuissance à transformer.
242 : Du passé au présent ou la maturation démocratique
En somme, s’engager, vivre ensemble, c’est être dans le souci de s’organiser assidûment. La vocation du Centre de Recherches Avancées et Appliquées Citoyennes peut y contribuer au plan local pour commencer parce que nous voyons bien qu’au plan national et à fortiori international, les retombées sont vécues comme insuffisantes. Être sous les tensions déjà énoncées est inhérent de toute rencontre, y compris dans le politique et la politique, acceptons-les en conscience. Ainsi, s’engager ou développer de multiples souverainetés, il ne faut pas se le cacher, c’est incontestablement plus exigeant que les seuls processus de votations que nous connaissons.
Invitons-nous à rompre d’abord avec l’indifférence aux souffrants, les sans-voix, les errants, à identifier le cynisme des gouvernants communicants qui, faute de solution par eux pensent que les gouvernés n’en ont pas aussi et avec le nihilisme grandissant des progressistes qui finissent par rejoindre le qu’entre-soi des particuliers et de la fatalité.
Avec une intelligence pragmatique, partons de la vie quotidienne rythmée par le travail, trajet compris, de 8 à 10h par jour, la famille de 4 à 7h par jour, les loisirs pour x heures selon les moyens journaliers ou hebdomadaires et enfin le vrai sommeil de 6 à 8h sans lequel la vie serait impossible. Alors que penser, que faire pour ces quatre temps ? Voici quelques esquisses.
Souvent la vie des productrices et producteurs sous des statuts différents ne réclame pas une vie démocratique. Mais, nous restons étonnés comme tous ceux qui pensent l’émancipation, la gouvernance des organisations chargées de répondre aux vrais besoins, à la gestion des communs ! Voici une liste de communs, non exhaustive probablement, établie par les premiers adhérents du Craac.org : l’eau, l’air, les sols, les sous-sols qualifiés de ressources vitales pour concevoir une alimentation saine, des logements protégés et des textiles robustes. En plus de cette base, d’autres biens sont communs comme la sécurité des flux énergiques, des minerais, des transports collectifs, des réseaux de communications, des institutions du soin, des institutions sociales comme la Sécurité Sociale, du droit du travail et toutes médiations ou institutions de régulation des violences et des rivalités inhérentes à des collectifs. Ainsi le chantier du Travail pour une démocratie socioéconomique différenciée ne peut être oublié en détournant le regard de ces lieux dans lesquels le temps consacré représente près d’un tiers du temps à vivre. Le contexte nous donne un premier but à ces gouvernances, celui de travailler à la bifurcation énergétique au sein des entreprises, aux trajets des objets et des personnes. C’est en marche, si celle-ci est vraiment engagée vers la décroissance de la consommation des ressources matérielles. Y’a des doutes ! Ajoutons à ce point crucial, les questions relatives aux modes de rémunération et à l’évolution d’un système monétaire au service de la production réelle.
La famille ou maintenant les familles soulèvent-elles des questions qui pourraient relever de concertations citoyennes ? Nous pensons à la prise en charge des soins, de l’instruction des enfants, de la formation postbac, des apprentissages aux métiers qu’ils soient manuels ou non, des formations à tout âge lorsqu’une entreprise ou secteur de production va devoir ralentir, voir disparaître sans qu’en soit affecté financièrement les personnes concernées…
Pour ce qui concerne les loisirs, c’est sans doute de maintenir ou non des activités hautement carbonées qui soulèvent des interrogations posées démocratiquement. Il y a sans doute des associations qui ont déjà réfléchi.
Nous ne concluons pas naturellement puisque ce sont des perspectives. Vous pourrez poursuivre en devenant actif au sein des groupes de concertations avec la plateforme https://www.craac.org créée pour coordonner et développer la démocratie différenciée.
Raphael Gallon, cofondateur du Centre de Recherches Avancées et Appliquées Citoyennes.
25 : Des références
1/ La méthodologie empruntée pour ce récit est celle de l’Institut Cohérences intitulée Humanisme Méthodologique. La carte de cohérence de la démocratie est ci-dessous. Vous pourrez cliquer dessus et l’ouvrir avec le format word.
2/ L’humain en devenir de Michel J.F Dubois aux Ed Iste
3/ Deux textes relatifs aux liens qui unissent la microéconomie et la macroéconomie que vous trouverez après adhésion dans la bibliothèque fournie par le logiciel Decidim ainsi que celui sur les premières étapes nécessaires à la fabrication d’une démocratie différenciée comme base de travail mise à la disposition des groupes de concertation.
4/ Association de Recherches Mimétiques
5/Réseau Salariat
6/Je fais suite au premier débat en présence directe des citoyennes et citoyens du bassin minier de Montceau en Bourgogne. Il a eu lieu le 14 mars grâce à des responsables d’associations, à des élus ou anciens élus soucieux de revitaliser la démocratie locale et intercommunale. Nous les remercions chaleureusement.
Les questions formulées ont été celles du comment mobiliser une jeunesse smartphonisée, des croyants en dehors de leurs communautés religieuses, des travailleurs non syndiqués après leur temps de travail, les citoyens silencieux hors de leurs canapés, combattre les préjugés et les identités clivantes. L’association avait synthétisé ces interrogations sur sa première page en affirmant que la capacité collective d’agir était notre problème pour des actions urgentes. Page d’ouverture.
Des idées de projets ont été énoncées comme celle de créer une école permanente pour le développement de la responsabilité citoyenne, de satisfaire et sécuriser les besoins alimentaires pour tous, de consulter et de faire voter les résidents étrangers à titre expérimental au plan local et intercommunal et de fournir un « revenu universel d’existence inconditionnel», voir « un salaire à la qualification ». En somme, il s’agirait de revisiter des idées qui ne se sont pas transformées par le passé faute d’organisations suffisamment influentes pour les traduire dans des actes. Il a été rappelé que des cahiers de doléances avaient été écrits mais enfermés dans des placards. La volonté commune à la fin du mouvement des « gilets jaunes » fut celle de voir le référendum d’initiative citoyenne trouver enfin sa place dans la constitution et parmi les outils démocratiques.
Je souhaite poursuivre la pensée qui a pris la forme de cette carte avec le premier développement ci-dessus. La tension des espaces et du temps, source de notre rapport à la gouvernance, se traduit dans le champ du politique par une autre tension : celle de l’orientation de chacun dans le vivre ensemble avec celle de se situer dans les lieux et milieux que nous traversons et habitons. Pour se faire, penser, agir et s’organiser demeurent les actes en continu et permanents. Se questionner, analyser les données, les informations, les interpréter pour démarquer ce qui relève de l’universel et du singulier, du général et du particulier demandent du temps au quotidien et pour certains une vie. Nous essayons alors de nous poser dans divers lieux que nous voulons privilégier : le quartier, la commune, le département, la région, la nation, l’international si nous nous référons au découpage politico administratif. Ces lieux peuvent se composer avec des arts comme la poésie, le cinéma, l’histoire des idées, les sciences du vivant pour comprendre nos évolutions, nos abandons, nos oublis. Tous ces lieux distincts vont être hiérarchiser pour composer les identités individuelles en mouvement et devenir communes par les rencontres dans le temps à vivre. Ce temps se compose lui-même par une simultanéité du temps passé, présent et futur. Le politique devient alors un assemblage d’êtres qui définissent des buts communs. La politique institutionnelle va devoir les comprendre et les hiérarchiser selon d’autres critères de démarcation qui feront naître des rapports non plus de tensions mais de forces car il faudra non seulement accéder à des pouvoirs mais surtout vouloir gouverner des biens et des services communs. En somme, le politique est le moment du don, de la donation de soi et la politique le moment du choix donc des sacrifices, des abandons. L’idéal moral, éthique, démocratique et républicain serait de sacrifier personne et de prendre soin de chacune et chacun pour une « paix perpétuelle » qu’avait imaginé E.Kant. Voici pourquoi à partir de la démocratie représentative, confortable pour la quasi-totalité des personnes, bâtir une démocratie de conjugaison ou différenciée impose une élévation des responsabilités dans tous les lieux et milieux que nous habitons par le corps et l’esprit.
Animateur: Raphael Gallon
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