L’urgence d’une démocratie générale, dans le cadre de la transformation numérique des sociétés, peut être conçue comme une affirmation de conquérir de nouvelles souverainetés en droit. Les citoyens peuvent être des usagers d’outils sans être pour autant tracés, surveillés, contrôlés par des États et des sociétés lucratives dont les rapports d’inféodation réciproques sont de plus en plus manifestes au plan mondial. Les empires déclinants ou montants sont dans des rapports de force pour dominer le marché devenu global. C’est bien la facette politico-économique du développement de « l’intelligence artificielle ».
L’histoire de ce nous appelons “le numérique » est déjà longue et faite de la convergence de plusieurs logiques différentes.
Il y a d’abord eu la logique du développement de l’informatique. Elle remonte à minima à Pascal, puis à l’algèbre binaire du mathématicien britannique Boole (1854). On peut aussi citer Alan Turing (1912 – 1954), mathématicien et cryptologue britannique qui fonde scientifiquement l’informatique. Dans les années 1950-1960, au niveau industriel, domine la « grande informatique » avec IBM (USA) et Bull (France) et la méga-informatique avec Cray (USA). Malgré les plans français (création de la CII), la France va peu à peu perdre son rôle de pionnier. Dès le début des années 1980, le développement industriel de l’informatique est dominé par les entreprises américaines puis japonaises, même si la France garde un rôle important en recherche. Les années 1970 voient un foisonnement d’entreprises qui se créent autour de la conception et la production de mini puis micro-ordinateurs, essentiellement aux État-Unis d’Amérique du Nord. Les années 80 voient la consécration des ordinateurs personnels (PC multimarques portant le logiciel MS-DOS (puis Windows) de Microsoft, et Apple qui fait cavalier seul).
C’est tout à fait à la fin des années 80 qu’apparaissent les ordinateurs portables. Vers 2006, le nombre d’ordinateurs portables commence à dépasser celui des PC fixes. Apparaissent les « hyperportables », de moins de 2 kg, voire moins de 1,5 kg. Les tablettes apparaissent aussi vers la fin des années 80 et connaissent des développements marqués par les innovations d’Apple.
Parallèlement, l’histoire des téléphones sans fil commence au début du XXème siècle. Il connait un développement important avec les talkies-walkies, très utilisés pendant la seconde Guerre Mondiale. Le walkie-talkie sera détrôné par le téléphone portable connectable à des réseaux et permettant des appels à très longue distance. Les smartphones voient la fusion, au niveau des utilisateurs finaux, entre téléphonie et informatique : Nokia (Finlande), puis Blackberry (Canada) et finalement l’I-Phone d’Apple et le Galaxy de Samsung (Corée). Mais cette fusion avait commencé, sur le plan technologique, bien avant, dès les années 1980. En 2023, le nombre de smartphones en circulation a dépassé les 6 milliards, les marques chinoises commençant un développement international important.
L’histoire d’internet commence dans les années 50 avec la création du premier modem transmettant des données binaires sur une simple ligne téléphonique (Laboratoires Bell). Le ministère américain de la Défense lance le réseau arpanet en 1969, pour des raisons militaires : rendre moins vulnérable le système informatique fédéral. En France, dans les laboratoires d’Inria, certaines bases du protocole de commutation de paquets sont inventées en 1973. Ce réseau sera étendu aux universités durant les années 70. En 1983 est conçu le protocole TCP/IP, inventé le mot internet, réalisé le premier serveur de nom de domaine (DNS) et en 1991, inauguré le World Wide Web (WWW). En 1987, 10 000 ordinateurs sont interconnectés ; en 1992, un million ; en 1996 36 millions ; en 2000, plus de 360 millions ; en 2021, 4 milliards 600 millions. Aujourd’hui, on peut ajouter les smartphones et de plus en plus d’objets directement pilotés par des acteurs du réseau, ce qui représente désormais plus de 20 milliards d’objets connectés.
Les développements technologiques du numérique correspondent à la définition de la grappe d’innovation de Schumpeter (Théorie de l’évolution économique, 1911) ; par ailleurs le passage au numérique répond aussi au concept de changement de système technique de Bertrand Gilles (1978). Entre 1960 et 2000 nous avons changé de système technique. Le numérique est devenu en quelque sorte la colonne vertébrale, l’ossature ou le paradigme du système technique actuel. Il est issu de la convergence de l’informatique, de la robotique, de la téléphonie, des réseaux. Le 21 février 1978, Simon Nora et Alain Minc publiaient un rapport sur l’informatisation de la société. Ce rapport, immédiatement traduit en anglais circula dans la totalité du monde anglo-saxon et eut certainement un impact immense sur le développement mondial du numérique.
Le numérique est en interaction forte avec les autres révolutions techniques qui ont eu lieu parallèlement depuis 80 ans (biotechnologie, chimie fine, matériaux, Espace, …), pour au moins quatre raisons : sa polyvalence, la vitesse de transmission des informations, leur traçabilité, leur calculabilité. Une caractéristique de cette mutation technologique est que bien qu’elle ait été entièrement conçue en Europe et aux États-Unis, son développement industriel a eu lieu majoritairement en Asie pour des questions de coût de main d’œuvre au point que presque tous les ordinateurs, les supports de mémoire, les smartphones, ou les objets de connectiques, souvent conçus en Europe ou aux États-Unis, sont désormais fabriqués en Asie. Les marques asiatiques deviennent maintenant omniprésentes, par exemple Samsung, Hyundai et LG (Corée), ou Huawei, Xiaomi, Oppo et Honor (Chine). Le numérique mondialise la technique.
Si la robustesse de ce nouvel ensemble technologique est remarquable, car une structure en réseau peut compenser des défaillances locales et la traçabilité permet de résoudre de nombreux problèmes logistiques, il a néanmoins des fragilités réelles. Elles n’ont pas été comprises aussitôt, mais elles apparaissent nettement aujourd’hui.
La première fragilité est son soubassement matériel qui est, encore aujourd’hui, largement sous-estimé. Le numérique mobilise une part considérable des éléments chimiques de la table de Mendeleiev (qui regroupe l’ensemble des éléments atomiques/chimiques découverts). Par rapport au système technique du début du XXème siècle, le nombre d’éléments chimiques, et tout particulièrement de métaux, a été quadruplé avec l’émergence du numérique. Désormais, plus de la moitié du tableau des éléments atomiques a un usage industriel. Les nouveaux éléments sont en général des atomes soit rares (comme le cuivre ou les gaz neutres), soit difficilement accessibles (concentration très faible dans les minerais) comme les lanthanides, et surtout assez mal répartis géopolitiquement parlant. De plus leur extraction a un coût environnemental énorme. Les méthodes d’extraction/purification sont des retombées du projet Manhattan démarré en août 1942 avec comme but de réaliser la bombe atomique.
Cela conduit à une deuxième fragilité, géopolitique, car très peu de pays disposent des mines et des techniques d’extraction/purification très lourdes, qui exigent un quasi désert sur un rayon de dizaines de kilomètres alentours. Par exemple, pour ce qui concerne les terres rares (Lanthane, Cérium, Praséodyme, Néodyme, Prométhium, Samarium, Europium, Gadolinium, Terbium, Dysprosium, Holmium, Erbium, Thulium, Ytterbium et Lutécium), ainsi que le Scandium et l’Yttrium, la Chine aujourd’hui contrôle 70% de leur production au niveau planétaire. Mais on peut ajouter le Tantale, le Tungstène, le Magnésium, le Chrome, le Nickel, dont la présence sur un territoire donné peut être source d’instabilité politique.
La troisième fragilité est le recyclage des matériaux directement porteurs des fonctionnalités du numérique. En effet, leur utilisation étant extrêmement diluée dans les composants dont ils modifient les propriétés, leur recyclage peut être encore plus coûteux que leur extraction au point qu’il n’existe quasi aucune filière pour leur recyclage. Les structures matérielles porteuses du numérique sont disséminées sans traçabilité et sont quasi non recyclées.
La quatrième fragilité du numérique, contrairement à l’image qui est véhiculée, réside dans son coût énergétique réel « depuis la mine jusqu’à la décharge » et surtout dans son pilotage global, tant la complexité du système rend difficile cette évaluation. On estime qu’il représente déjà plus de 3% de la consommation totale d’énergie finale, mais la marge d’erreur reste très importante et la tendance est à la croissance.
La cinquième fragilité réside dans son utilisation. Étant donnée les immenses possibilités qu’offrent les techniques numériques, sans règlementation très précise démocratiquement conduite, l’usage du numérique conduit à une prolétarisation de la majorité des métiers et peut conduire à un monde orwellien ou au « meilleur des mondes » d’Aldous Huxley. L’usage qu’en fait la Chine ou le pouvoir qu’il entraine (cf starlink d’Elon Musk) posent de vrais problèmes politiques.
Le développement du numérique pose ainsi un problème spécifique dans le cadre d’une transition énergétique, climatique et écologique, désormais nécessaire. D’ici peu, nous ne pourrons plus nous en passer, d’autant qu’il détruit un grand nombre de métiers ancestraux de l’activité humaine. Il apporte à la fois des solutions et des problèmes spécifiques supplémentaires pour réaliser cette transition. De fait la complexité de l’architecture numérique mondiale crée des difficultés réelles à estimer avec des marges d’erreur acceptables les gains et coûts de ses apports. Nous découvrons qu’il s’agit d’un colosse au pieds d’argile, dont le soubassement matériel révèle des faiblesses indéniables.
Le développement d’une vraie démocratie, qui permettrait aux populations de choisir et de règlementer ces nouvelles technologies, est désormais une nécessité vitale, et nous n’y sommes pas du tout préparés. Les acteurs du numérique n’ont généralement pas en tête les faiblesses de l’immense édifice construit en moins de cinquante ans et les usagers encore moins. Un travail immense reste à faire.
Pour initier ce chemin d’une démocratie différenciée, nous avons le projet de construire un réseau d’échanges et de décisions au plan local lors des assemblées citoyennes. Elles formuleront des propositions d’accélération de la bifurcation énergétique, si tel est l’objet des travaux. Ce point découle de la synthèse que vous trouverez dans le texte introductif de la concertation https://craac.org/la-democratie-directe-ou-ouverte-comme-une-condition-necessaire-a-lorganisation-des-changements/
Vous trouverez par ce lien, une association qui fournit des données et informations ainsi qu’une conférence sur les relations entre IA et cognition humaine réalisée par M.Roxin. https://elliadd.univ-fcomte.fr
Michel Dubois et Raphael Gallon
Animation en attente de volontaires.
REJOIGNEZ NOUS POUR ENRICHIR NOS DEBATS et FORMULER DES PROPOSITIONS. https://craac.org/compte-dadherent/niveaux-dadhesion/